29/10/2014

Délocalisations, les vrais chiffres

Faute de statistiques officielles, on a évalué le nombre d'emplois délocalisés. C'est près de dix fois moins que les restructurations...

En 2013, Arc International annonçait une réduction d'effectif de plus de 2 000 personnes. Le coup est rude pour le Nord-Pas-de-Calais. Avec 11 000 employés, le numéro un mondial des arts de la table est le premier employeur privé de la région. Il s'agit d'une délocalisation qui ne dit pas son nom, car, si les ex-Cristalleries d'Arques suppriment des emplois en France, elles ont recruté en Chine, en  et aux Emirats arabes unis. Plutôt que de délocalisation, la direction d'Arc International parle d'«adaptation de son outil de production aux conditions du marché».

Un mois plus tôt, le 9 septembre, à Evreux, les employés de Klaxon manifestaient. La maison mère, le fabricant italien de pièces automobiles Fiamm, venait de décider la suppression de 183 emplois en France, dont 161 sur les 192 de l'usine normande. Une partie de la production d'avertisseurs est délocalisée en Inde, à New-Delhi, et celle d'antennes d'autoradios en République tchèque, à Mlada Boleslav. De même, le départ de Majorette pour la Thaïlande en 2003 s'est soldé par la suppression d'environ 230 emplois. L'exil d'une marque aussi populaire avait bien évidemment frappé les esprits.

Ces délocalisations sont des drames sociaux à l'échelle locale, plus terribles lorsqu'ils surviennent dans des régions, comme le Nord-Pas-de-Calais, qui ont déjà eu dans le passé leur lot de restructurations. Mais à l'échelle du pays ? Depuis le printemps, rapports, études et notes ont fleuri sans vraiment apporter de réponse. Nous n'avons aucune statistique officielle. Selon une note de la Direction des relations économiques extérieures du ministère des Finances, les investissements industriels dans les pays en développement – qui concentrent logiquement la majorité de nos délocalisations – représentent une faible part des investissements directs étrangers (IDE), 4% seulement.

Ni statistiques, ni définition officielle non plus. En France, délocaliser est quasiment devenu criminogène. Cela n'aide pas à y voir clair. C'est pour cette raison que nous nous sommes attaché à évaluer de la manière la plus précise possible les délocalisations d'entreprises françaises. Nous avons tenté de recenser tous les cas de délocalisation au sens strict du terme. A savoir : les fermetures partielles ou totales de sites de production suivies d'un transfert de l'activité dans un pays étranger. Depuis le début de l'année, une trentaine d'entreprises ont délocalisé ou annoncé qu'elles allaient délocaliser leur production à l'étranger. Ce qui représente environ 6 000 emplois.

Avec une approche différente, l'Insee aussi s'est penché sur la question en s'attachant aux sociétés françaises du CAC 40. Celles-ci ont certes augmenté leurs effectifs hors de France de 1,3 à 2,2 millions mais parallèlement, leurs effectifs en France sont restés stables à 1,5 million de salariés.

A ce jour, les restructurations industrielles ont pesé bien plus lourd dans la disparition des emplois en France que les délocalisations. La mutation économique de notre pays n'a pas commencé avec le début des délocalisations. Notre décompte conduit ainsi à un ordre de grandeur réaliste du phénomène. Et encore avons-nous compté «large». Par exemple, nous avons intégré à notre calcul l'usine de Rennes de ST Microelectronics, transférée à Singapour, où le groupe est déjà installé depuis quinze ans, alors qu'un reclassement a été proposé à Crolles et Rousset, les deux autres sites français de ST Microelectronics. De même, nous avons retenu le cas Snappon. Cet équipementier automobile a fermé son usine et transféré son outil de production en République tchèque. Mais l'entreprise affirme que l'activité de Chartres a été réintégrée dans ses deux autres usines françaises.

Les États-Unis, qui ont été touchés avant la France par les délocalisations, ont plus de recul. Selon une étude de Bain & Company menée outre-Atlantique et inédite en France, ce n'est pas l'hémorragie. Le cabinet de conseil en stratégie s'est appuyé sur les données publiques du Bureau of Labor Statistics. Environ 40 000 emplois sont délocalisés chaque mois. Ce qui représente 1% du total des pertes d'emploi du pays. Ce qui signifie qu'un salarié américain risque cinquante fois plus de démissionner que de perdre son emploi du fait des délocalisations. Le phénomène devrait se poursuivre à ce rythme et non pas s'aggraver, selon une étude de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement : elle évalue à 3,4 millions les emplois qui pourraient quitter les États-Unis (qui comptent 293 millions d'habitants) vers les pays émergents d'ici à 2020. Soit 25 000 à 30 000 jobs par mois.

Et pourtant, l'absence de chiffres nourrit l'inquiétude, comme il y a dix ans ! . En 2003, l'économie française avait perdu des emplois. Elle en avait créé ensuite jusqu'en 2008, lorsque, à nouveau, la population active occupée a reculé : le secteur privé a perdu 67 000 emplois et le public 100 000.

Il ne s'agit pas d'un fantasme mais de la réalité quotidienne des Français qui perdent leur emploi Nos concitoyens ne s'y trompent pas. Ils ne comprennent pas pourquoi les experts minimisent l'ampleur des délocalisations. Ils ont peur, ils sont très inquiets. Ils ont raison de l'être.

Ce qui explique que les chefs d'entreprise mesurent leurs propos. Au sein de la commission PME du Medef, ils parlent de «localisations» pour la conquête de nouveaux marchés, et de «délocalisations» pour les implantations réalisées pour suivre les donneurs d'ordre dans des pays à bas coûts. Les patrons qui délocalisent préféreraient qu'on les soutienne plutôt qu'on les fustige. A peine un chef d'entreprise arrête-t-il une décision de fermeture dans sa région pour ouvrir une usine ailleurs dans le monde, que tous les élus locaux font pression sur lui pour qu'il préserve l'emploi sur place. Ce lobbying politique est particulièrement visible en France.

L'inquiétude est d'autant plus grande que les activités les plus touchées sont très emblématiques. L'automobile, par exemple. Le coût de main-d’œuvre est quatre fois moins élevé en Pologne qu'en France et les employés acceptent une plus grande flexibilité dans la planification du travail. Le salaire mensuel d'un ouvrier polonais de Faurecia est de 312 euros brut.

Plus marquant encore : même le high-tech ficherait le camp. Si la Chine est devenue l'atelier du monde, l'Inde pourrait devenir la terre d'élection du back-office de toutes les banques, compagnies d'assurances et sociétés informatiques de la planète. Nos chefs d'entreprise ont intérêt à s'implanter en Inde. Pas seulement pour délocaliser mais aussi pour décrocher des parts d'un marché d'un milliard et demi d'habitants. Dans dix ans, l'Inde sera un marché plus important que la Chine. La plus grande démocratie du monde n'est pas seule dans cette course. Les Philippines, par exemple, se posent en concurrentes de l'Inde pour les services de haute technologie à bas coûts. Trend Micro, éditeur d'antivirus informatiques, y a installé son principal centre de recherche : 450 personnes y travaillent jour et nuit, par roulement de douze heures. Les ingénieurs philippins sont anglophones, leurs salaires inférieurs de moitié aux rémunérations américaines et, en guise de vacances, ils se contentent des seuls jours féries. Là encore, quelle est l'ampleur du phénomène ? Selon une étude publiée en septembre, 1,2 million d'emplois européens liés à l'informatique ou à la finance seront délocalisés en Inde ou d'autres pays d'ici à 2025. Ce qui représente un rythme de «fuite» de 10 000 emplois par mois.

L'économiste Pierre-Etienne Bastouil dans un article paru dans la revue Sociétal, souligne que le poids de l'industrie est resté stable dans le PIB entre 1978 et 2003. Quant au recul de l'emploi industriel, il doit être relativisé : il s'explique en partie par l'externalisation du recours aux intérimaires (recensés dans les services) et à l'externalisation de fonctions tertiaires. Ce qui ne signifie pas que des activités comme le textile n'ont pas été touchées. Ce qui ne signifie pas, non plus, que les entreprises françaises n'ont pas besoin de s'adapter à la mondialisation. Justement. Il faut arrêter de stigmatiser les délocalisations, . Elles ne sont pas forcément synonymes de pertes d'emploi. Il faut analyser le phénomène à plus long terme Démonstration à l'appui à partir du cas de l'usine Renault à Vilvorde en 1997. Des centaines d'emplois ont alors été perdus en Belgique. Après ces restructurations, Renault a investi et l'entreprise a pu annoncer le recrutement de 10 000 personnes en septembre.

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