22/04/2015

Une solution pour intégrer l'islam dans la société

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Pour mesurer le chemin parcouru, il faut partir de la loi de 1905, qui mettait fin au Concordat en imposant la séparation des Églises et de l’état. La laïcité a trouvé tout son sens dans cette dissociation, et dans les antagonismes qu'elle a suscités. Mais avec l'islam, les débats et les enjeux se sont déplacés : il ne s'agit plus de dissocier les Églises de l’état, mais d'intégrer une nouvelle religion dans la société française et dans ses institutions. Dès lors, la laïcité semble constituer une ressource permettant d'aborder l'islam de façon raisonnable, et équitable. (Photo: Lemonde)




Cette religion s'est développée en France à partir du milieu des années 70, dans la transformation de l'immigration, devenant de peuplement alors qu'elle était initialement de travail, et sur fond, pour cette population plus que pour d'autres, de difficultés sociales considérables : chômage, exclusion, précarité, racisme. Mais n'isolons pas la naissance de l'islam de France, dans un contexte de mutation et de crise économique et sociale inauguré il y a une trentaine d'années, d'un autre phénomène : les carences des institutions de la République, éprouvant de plus en plus de peine à tenir leurs promesses.


L'école publique est ici en première ligne. Comment pourrait-elle se conformer à la fière devise «Liberté-Egalité-Fraternité» qu'elle arbore sur ses frontons lorsque ses personnels doutent de leur statut symbolique et sont mal préparés à accueillir leurs élèves, que son organisation générale suscite chez un ministre la comparaison peu flatteuse avec un mammouth, et que ses finalités mêmes (éduquer ? enseigner ? préparer au marché du travail ? etc.) semblent se brouiller ? En crise, l'institution scolaire n'est pas seulement le réceptacle de problèmes sociaux qui viennent du dehors la perturber, y compris sous des formes violentes, elle a sa part de responsabilité dans leur développement. Et beaucoup s'interrogent : en finir avec cette crise, régler ces problèmes ne passe-t-il pas par une ferme réaffirmation des valeurs de la laïcité ?


Celle-ci présente l'avantage d'incarner l'idée de nation en même temps que le projet républicain auquel dans leur immense majorité les Français sont attachés. Car malgré les combats qu'elle a suscités, la laïcité s'est inscrite en profondeur dans notre culture politique, elle appartient désormais à notre patrimoine commun, et apparaît finalement comme un trait essentiel de la nation, transcendant les clivages et les divisions politiques. C'est pourquoi aujourd'hui, beaucoup y voient un recours face aux menaces qui pèsent, ou qui pèseraient, sur les institutions ou sur l'identité nationale.


Dès lors, elle est non seulement commémorée – la loi de 1905 a cent ans – mais aussi convoquée pour faire face à un nœud de problèmes sociaux, institutionnels, identitaires qui se condensent vite sur les défis et les dangers qu'apporterait l'islam. Cette religion, en France, est associée à une longue histoire faite de violences et d'événements douloureux, ou malheureux de Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732 jusqu'à l'islamisme terroriste qui a atteint la France en 1995 en passant par les croisades, la colonisation et la décolonisation. L'inquiétude se nourrit aussi des chiffres de l'insécurité, vite imputée aux jeunes issus de l'immigration, et, de là, à l'islam. Le «foulard» au collège et au lycée a cristallisé les inquiétudes en concernant directement le monde enseignant, c'est-à-dire ceux qui ont la charge de préparer l'avenir en éduquant nos enfants.


Le rapport de la commission Stasi, mise en place à la fin de 2003 pour répondre à ces inquiétudes, comportait 26 propositions, et le chef de l'Etat en a retenu une, qui est devenue la loi du 15 mars 2004 sur les signes ostensibles d'appartenance à l'école. Des voix minoritaires y ont vu une mesure stigmatisant et rejetant l'islam au lieu de l'intégrer ; d'autres se sont étonnées de l'impasse faite, dans les travaux de la commission Stasi comme dans le vote de la loi, sur la subjectivité des jeunes filles voilées et leur capacité de faire leur choix en toute conscience. De plus, à l'étranger, dans le monde arabo-musulman, mais aussi en Europe ou aux États-Unis, la loi a souvent été perçue comme intolérante. Mais dans l'ensemble, il y a eu un consensus politique pour voter cette loi. Car pour une large majorité, le «foulard» à l'école indiquait l'amorce d'un processus généralisé d'atteintes à la raison mis en oeuvre par des minorités actives radicales, en même temps qu'il était perçu comme la preuve de l'aliénation des jeunes musulmanes : la mise en avant de la laïcité a été vécue comme devant mettre fin à des dérives de plus en plus inquiétantes. Triomphe de la raison, adossée à la nation et à nos valeurs républicaines, succès de la démocratie ?


Il faut ici être plus nuancé. Car au-delà des critiques déjà signalées (sur les dimensions islamophobes de la loi, ou, surtout, sur l'ignorance de ce que signifie le «foulard» pour les élèves qui le portent), plusieurs points posent problème. Le premier est purement politique. Avec la laïcité, le débat politique s'est ouvert sur l'islam en des termes renouvelés, ce qui est positif ; mais le consensus a rapproché la gauche et la droite, en profond accord pour voter la loi, alors qu'on attend en démocratie que les principales forces en présence introduisent des projets contradictoires et des visions conflictuelles. Dans un pays qui souffre d'un déficit de politique, où l'abstentionnisme et l'extrémisme pourrissent la vie électorale, le consensus n'a certainement rien amélioré. Un deuxième point est plus profond : le contexte de la commission Stasi puis de la loi du 15 mars 2004 n'a pas favorisé le dialogue avec les citoyens français de confession musulmane, et ne s'est pas caractérisé par des efforts pour faire preuve de pédagogie et d'explication, ne serait-ce qu'à propos de l'application de la loi.


Celle-ci, troisième problème, n'empêchera pas d'éventuelles tendances à la fermeture communautaire de se renforcer, elle risque même de faire sortir de l'école publique des jeunes filles qui, si elles pouvaient porter le «foulard», continueraient à y aller, plutôt que d'être soumises très jeunes à des mariages arrangés ; elle renforce paradoxalement les écoles privées, catholiques par exemple, dont certaines accueillent en nombre significatif des jeunes arborant des «signes ostensibles» religieux, y compris musulmans, sans en être embarrassées. Elle pourrait encourager l'essor d'établissements privés musulmans, à l'image du lycée Averroès à Lille-Sud. Bref, elle risque paradoxalement d'affaiblir la vie laïque de notre pays. Enfin, l'affichage de la laïcité n'a en rien réglé la crise de l'école publique, qu'il s'agisse des difficultés de ses personnels, de son incapacité à se moderniser, ou de la définition de ses finalités.

La laïcité n'est plus un problème, elle demeure une belle et grande idée. Mais elle n'est pas la panacée. Il faut même s'attendre à ce qu'elle soit minée, par des conséquences comme celles qui viennent d'être évoquées, ou par les propositions politiques de ceux qui croient pouvoir régler les difficultés du moment en flattant les tendances au communautarisme religieux tout en promettant de les combattre.

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