26/04/2015

Sur les chemins de Stevenson.

Qu'est-ce qui peut bien pousser un jeune écrivain de 28 ans à débarquer, un matin d'août 1878, au Monastier-sur-Gazeille? Bien loin de ces chemins peu fréquentés de Haute-Loire et de son Ecosse natale, on croise alors plus souvent Robert-Louis Stevenson, huit ans avant la publication de L'Ile au trésor ou de Dr Jekyll et Mr Hyde, dans les cafés du Quartier latin ou dans les ateliers d'artistes de Montmartre.

 

C'est le vide absolu, la solitude que l'homme recherche ici. Où, mieux que dans ces montagnes discrètes, vivre cette aventure initiatique, propre à effacer les tourments d'une relation amoureuse qui périclite?
Ce sont les histoires que lui comptait sa nourrice, Alison Cunningham, à propos des Covenenters, calvinistes et Écossais comme lui, acteurs courageux de luttes claniques sanguinaires, qui éveillent en lui ce désir de découvrir les Cévennes. Là même où se déroula, de 1702 à 1704, la guerre presque similaire des camisards, ses frères de religion engagés contre l'église catholique dans une lutte sans merci pour leur liberté de culte. D'ailleurs, n'appelle-t-on pas «le Désert» cette période de l'histoire protestante? La messe est dite; Stevenson partira pour les Cévennes.

Alors pourquoi entamer son périple au Puy-en-Velay, ou plus exactement au Monastier, à presque 100 kilomètres de ces Cévennes qui le fascinent? La solution est inscrite, cruelle et ironique, sur son imprécise carte du XIXe siècle qui localise les Cévennes... quelque part entre Carcassonne et Saint-Étienne.
Pour transporter le paquetage impressionnant de son voyage (dont une lanterne, un fouet à œufs et un revolver), il acquiert alors «pour 65 francs et un verre de brandy, une chétive ânesse, pas beaucoup plus grosse qu'un chien, de la couleur d'une souris»: Modestine sera du voyage.


A pied, à vélo ou, comme l'écrivain.

accompagné d'un âne de bât, «faire le Stevenson», comme on dit ici, c'est se fondre dans l'esprit de l'écrivain, dans son regard plein de tendresse, ses notes d'humour, sa formidable vision documentaire... Il faut deux jours pour parcourir le Velay. Après avoir traversé la jeune Loire au Goudet, le chemin flirte avec les «gardes», les volcans endormis, en surplombant comme à Landos des cratères impressionnants. La terre est rouge, fertile, et les cultures de lentilles rappellent Le Puy tout proche.

A partir de Langogne, peu après Pradelles la superbe, aux ruelles tortueuses, le basalte cède la place au granit, marquant l'entrée en Gévaudan. C'est dans ce pays que sévit pendant trois ans la fameuse Bête du Gévaudan, dévorant plus d'une centaine de personnes. Mais cet effrayant souvenir n'éveille en Stevenson qu'un vague sourire, en comparaison de sa visite timorée à l'abbaye trappiste de Notre-Dame-des-Neiges, qu'il décrit longuement dans son journal de route.

Ce n'est qu'après avoir escaladé les pentes boisées du Goulet puis traversé le village-rue du Bleymard que l'on aborde enfin le mont Lozère, lieu d'estives séculaire, sentinelle nordique des Cévennes, que Stevenson garde en ligne de mire depuis son départ. On renoue avec l'histoire en empruntant les chemins de transhumance, les drailles, jalonnées de hautes et fines pierres de granit: les montjoies. Passé le sommet du Finiels (1 699 m), un village, le Pont-de-Montvert. Stevenson effectue enfin son entrée en pays camisard.

Dominés par le temple le premier du voyage, la tour de l'Horloge et le pont qui enjambe le Tarn captent immédiatement l'attention du randonneur. C'est ici que débuta la terrible guerre des camisards, avec l'assassinat par Esprit Séguier de l'abbé Chayla. Aujourd'hui, c'est une route goudronnée qui s'enfonce courageusement dans la vallée du Tarn, vers Florac. Si le topo-guide préconise de le longer rive gauche, par la montagne du Bougès, l'option rive droite, par les versants ensoleillés du mont Lozère, semble plus judicieuse, rien que pour la cascade de Runes, les impressionnants chaos granitiques, le site mégalithique et les paysages étonnants des Bondons. De toute façon, le causse Méjean qui barre la vue à l'ouest finit par guider vers Florac et sa rivière miraculeuse venue des entrailles de la terre.

Il ne faut pas hésiter à fuir non plus la vallée de la Mimente, après Florac, où le bitume n'invite guère à la contemplation. Saint-Laurent-de-Trèves, Barre-des-Cévennes, Plan-de-Fontmort, Saint-Germain-de-Calberte... Des ruelles pittoresques qui s'immiscent entre les maisons de schiste, la vue s'étend loin, au fond des vallées où les fermes disséminées cultivent les traditions, à demi cachées au milieu des châtaigniers.

Après Saint-Germain, les gardons mènent progressivement en fond de vallée vers Saint-Jean-du-Gard, point final de ce voyage peu conventionnel. Dans la Grand-Rue, à quelques pas du Musée des Vallées cévenoles, les gens du pays indiquent l'anneau où Stevenson attacha Modestine une dernière fois, avant de la céder à un marchand, «pour 35 francs, avec la selle et tout le reste». Stevenson regrette déjà son ânesse, qu'il avait pourtant achetée à contrecœur: «Pendant douze journées, nous avions été d'intimes compagnons... J'avais perdu Modestine.» Mais trouvé au contact de la nature un sentiment tout aussi précieux: l'apaisement de l'âme. Stevenson peut alors voguer vers L'île au Trésor, vers l'accomplissement.

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