10/07/2015

Japon, la leçon des fleurs

Cerisiers de Kyoto, rhododendrons autour de Kôyasan et même bouquets de néons à Tokyo... invitent à regarder vers le ciel. photo: wikipedia.fr

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Changement de planète. Au Japon, l'inédit pointe au bout des pistes d'atterrissage. Idéogrammes, courbettes répétées, échange de cartes... Débarquer à Tokyo exige de remballer ses repères, d'arriver oeil neuf, esprit grand ouvert. Et d'apprécier une société capable de mettre ses urgences entre parenthèse devant un minuscule bourgeon ou une jolie fleurette. La preuve en trois estampes.


La première est exposée à Shirakava, l'un des vieux quartiers de Kyoto. La petite rivière qui le traverse est longée d'une ruelle piétonne soulignée par une interminable rangée de cerisiers pleureurs, des prunus. Ils ne donnent jamais le moindre fruit mais avec le printemps se coiffent de milliers de fleurs. La capitale impériale, «ville de la paix et de la tranquillité», hérite d'une divine promenade. Plaisir des yeux, doublé de la philosophie du pétale.


Pour partager, il faut évoquer le bouddhisme nippon, la cour impériale, rayonnante jusqu'au XVe siècle, et les samouraïs qui encadraient son armée. Ces guerriers dévoués jusqu'au sacrifice cultivaient également la délicatesse, érigeant le combat en art, faisant du thé un rituel sacré, trouvant l'essence du ciel dans la fleur du cerisier, perle de subtil blanc et rose, gloire éphémère (une quinzaine), mourant d'un tapis soyeux avant qu'un prochain printemps... Des milliers de promeneurs suivent ce chemin initiatique bordé de nobles convictions. Certes, les modernes samouraïs préfèrent au kimono la jupette Kenzo et au sabre le téléphone portable capable en un clic d'expédier l'image de la beauté.


Pourtant, nombre de passantes portent le costume traditionnel. Il s'agit des geishas (ici, des geikos) et autres maïkos (moins de 20 ans), expertes des arts traditionnels, toujours réunies en trio : une musicienne, une danseuse et une chanteuse. Compter un peu plus de 1 000 la soirée, désillusion admise pour ceux que le mot geisha émoustillait déjà. Emotion incluse pour tout féru de ces manières qui traversent le temps, chignon tenu à la baguette et semelles de bois comprises.


220px-Kukai2.jpgLa deuxième estampe prend de l'altitude. A deux heures en train de Kyoto, s'élève le mont Kôya (à peine 1 000 mètres d'altitude), vénéré depuis que Kukaï, le bouddha nippon fondateur de l'école Shingon, y trouva ses lumières. C'était il y a douze siècles. Désormais, un monastère où il est possible de prendre ses quartiers de réflexion (chambres à la zen simplicité), une forêt chargée de mystères et un incroyable cimetière (plus de 200 000 sépultures) qui hésite entre jungle épaisse et délire d'outre-monde en font l'attrait.


Le pèlerin qui débarque à Kôyasan vient prier, méditer, comprendre la sagesse que livrent ici le rhododendron et le kôya-maki (cryptomeria) ou cèdre du Japon. Il est recommandé de repartir avec une jeune pousse de l'un ou de l'autre. Verte miniature qui agrémentera un balcon, un bureau, un salon, humble vérité qui renvoie le quotidien à son état de nécessité.


Une aube suivante, ne pas manquer l'office (6 heures) annoncé d'un sérieux coup de gong. Lecture monocorde des mantras, fumées d'encens jouant avec la flamme des bougies, cymbales frappées par un servant appliqué... Après le petit-déjeuner (végétarien), viendra l'heure de partir explorer des alentours. Le chemin glisse parmi les fameux rhododendrons que l'été fleurit d'abondance ou bien à l'abri des cèdres, rassemblés en forêts miniatures. Prière de guetter l'inspiration. L'ensemble monastique de Kôyasan est dominé par huit sommets qui pointent en arc de cercle. Les moines parlent des huit pétales de la fleur de lotus.


Une heure d'avion plus à l'est, voici Tokyo. La capitale du Japon (9 millions d'habitants), jardin de verre et de béton, tient aussi ses bouquets. Pétales de néons multicolores fleurissant aux murs de Ginza, le quartier marchand. Une bonne dizaine de magasins géants et les grands noms de la mode, de l'informatique ou de l'automobile, entre deux. Un déluge de lumières s'y abat : cascades scintillantes, écrans vidéo jamais à court d'images, farandoles d'idéogrammes, objets démesure, slogans flashés sans répit... Ginza, c'est Times Square et Picadilly Circus réunis. De partout jaillissent mille feux célébrant une star de la chanson, une marque de soda, une limousine, une émission de télévision, une griffe de jeans... Qu'importe puisque seule compte la féerie de ces paillettes qui volent à la nuit sa magie d'étoiles. Tourbillon qui dit aussi les beautés de façade et la vanité des illusions.

Pour donner le change, tous les magasins vantent leur rayon bonsaïs et fleurs en pot, exquis jardins intérieurs aux recoins fleuris des couleurs de la saison. Côté rue, dès avril, la voirie municipale accroche aux réverbères une branche de cerisier. Évidemment, aucun citoyen ne songe à s'approprier ce trésor. L'offense irait droit au ciel. On est loin du frisson que s'octroient nos gamins lorsqu'ils chapardent une poignée de cerises à l'arbre du voisin. Au Japon, une fleur se fait lumière à la caresse du vent. En France, c'est la cerise dont les amoureux chantent le temps. Changement de planète.